Page 110 - VH Magazine N°110 - Juin 2012
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CULTISSIMO I I Livresse
UNE FEMME FUYANT L’ANNONCE
DE DAVID GROSSMAN
(EDITIONS DU SEUIL)
L’histoire commence en pleine guerre des Six Jours, par la rencontre d’une fi lle, Ora, et de deux garçons,
Avram et Ilan. Près de 40 ans après, le fi ls, Ofer, dont ils sont tous deux les pères, part en mission dans les
territoires occupés. Ora fuit la possible nouvelle de sa mort, pensant, magiquement, qu’il ne mourra pas
aussi longtemps qu’on ne pourra pas la joindre. En déroulant l’histoire de cette famille, l’auteur raconte
son pays depuis 1967, la guerre et ses répercussions sur la société israélienne. Ce roman a un destin.
Commencé en 2003 par Grossman, avec le sentiment qu’écrire ce livre protégerait ses fils de la mort, il
a été achevé après que l’un d’eux, Uri, fut tué en août 2006, le dernier jour de la guerre perdue d’Israël
contre le Hezbollah, à laquelle David, fi gure du pacifi sme israélien, était opposé. Un immense roman
d’amour (entre deux hommes et une femme, entre deux amis et, le plus bouleversant d’entre tous, entre
deux frères) et de guerre, d’une saisissante intensité, qui nous dit que l’amour est diffi cile et la guerre
toujours perdue. Le personnage d’Avram, lutin génial brisé par la guerre, est inoubliable.
RETOUR À KILLYBEGS
DE SORJ CHALANDON
(EDITIONS GRASSET)
Journaliste réputé en France, Sorj Chalandon a été l’ami d’un traître : Denis, un activiste de l’IRA,
qu’il a aimé et admiré avec passion. De son désarroi et de son sentiment d’abandon après cette
découverte, il a fait un livre, intitulé Le Traître, paru en 2008. Mais pour que le deuil soit complet,
il fallait que « le traître » parle à son tour. C’est désormais chose faite, avec ce magistral Retour à
Killybegs. Pour la confession de son « héros », baptisé ici Tyrone Meehan, l’auteur a convoqué toute
la poésie de l’âme irlandaise. C’est avec un lyrisme poignant qu’il raconte la misère de son enfance,
les coups et l’amertume de son père, le désespoir de sa mère, les bombes allemandes, les balles
anglaises, la fi erté des combattants, la première arme, la fraternité et le courage d’un peuple, les
humiliations, la violence des deux côtés, la prison et, fi nalement, la trahison, la crainte de mourir, la
terreur de vivre et l’extrême solitude de l’étranger parmi les siens.
FREEDOM
DE JONATHAN FRANZEN
(EDITIONS DE L’OLIVIER)
Ils se sont connu à l’époque de la fac, dans les années 70, la décennie de tous les possibles. Tous
trois ont fait le choix de la liberté : Patty en décidant de devenir une parfaite femme au foyer en
dépit de son milieu d’origine, new-yorkais intello, et de ses propres capacités ; Walter, son mari, en
choisissant de prendre le contre-pied de sa famille alcoolique et ignare ; Richard en épousant la
posture du rocker maudit, méprisant le succès commercial. On suit leur trajectoire pendant quarante
années au cours desquelles ils vont se croiser, s’aimer, se détester, au gré des désillusions et des
compromis propres à la génération des baby-boomers. Jonathan Franzen excelle à décrire les
atermoiements de ses personnages aussi attachants qu’agaçants, avec un mélange d’empathie et
de cruauté. Et, comme ses héros, s’interroge : qu’avons-nous fait de notre liberté ? On sort pensif de
ce livre qui distille la nostalgie douce-amère d’une balade country.

