Page 47 - VH Magazine N°146 / Février 2016
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❛❛ Leila Ghandi, photographe
“ IL DOIT Y AVOIR ERREUR… ”
Je n'arrive toujours pas à y croire. Il n'y a pas de mot pour exprimer ma
peine. Pas de mot qui puisse consoler tes parents. Si lorsqu’on perd un pa-
rent on devient orphelin il n’y a juste pas de mot lorsqu’on perd un enfant.
Je suis bouleversée. Choquée. Tétanisée. Profondément. Et ce n’est pas le
fait que tu sois jeune, belle, talentueuse, car nous sommes tous égaux face
à ces tragédies. Ce n’est pas non plus parce que tu es photographe, en-
gagée, attachée à l’humain, que nous avons le même âge, le même visage
enfantin, le même prénom, une démarche des combats des projets des
valeurs qui se ressemblent et que ça aurait pu être moi à Ouagadougou.
Ce n’est pas non plus parce que je te connaissais. C’est juste parce que
c’est terrible et terriblement injuste. Parce que c’est violent, irréel. Parce
que voir les news en boucle à la télévision qui décomptent les morts
anonymes victimes d’attentats terroristes à l’autre bout du monde n’a
finalement pas le même impact. Parce que le terrorisme parait loin et
que les attentats frappent généralement ailleurs. Finalement non. Ce ne
sont plus seulement des news bouleversantes qu'on voit défiler comme
on voit un film d'horreur au cinéma. Ça
❛❛ Fadila El Gadi, fashion designer devient réel, ça arrive à nos portes, ça
arrive à nos proches. On n’est pas à
“ LONGUE VIE À SES OEUVRES ” l’abri. De rien. La vie peut s’arrêter sans
prévenir, comme dans un accident de
Je suis triste. Je suis sans mot. C'est une énorme voiture, alors qu’on n’y était pas du tout
peine, c'est tellement pas juste de mourir comme préparé, alors que nous avions encore
ça. Cette fille avait toute la vie devant elle. L’avenir tellement de choses à vivre. Je sais cela
lui souriait et elle cheminait avec beaucoup de recul ne sert à rien mais je ne peux pas m’em-
par rapport aux choses et à la vie. Je suis aussi pêcher de me demander si à la mal-
révoltée contre ces barbares qui lui ont arraché la chance de t’être trouvée là le jour des
vie au nom de l'islam. Leila était toujours souriante, attentats s’ajoute la malchance d’avoir
pleine de joie. Elle avait un joli regard sur la vie. Elle à être soignée par des équipes déter-
était profondément humaine. Aujourd'hui je ne peux minées mais qui n’avaient peut-être pas
que souhaiter longue vie à ses oeuvres. les moyens de te réanimer lorsque ton
cœur a lâché. La dure réalité nous ra-
mène à notre fragile condition humaine,
❛❛ Anissa Mariam Bouziane, nous n’avons pas les mêmes chances
auteure de survie en fonction du pays où on
est, du pays où on est né. Nous som-
“ LEILA CHERCHAIT À mes bien peu de choses. L’hommage
DOCUMENTER LE MEILLEUR national et les témoignages affectueux
DE L'ESPRIT HUMAIN ” par centaines réchauffent le coeur. Pourquoi toujours attendre que les
gens soient morts pour témoigner de leur valeur, je me le demande. Je
Leila Alaoui est décédée, plusieurs jours après avoir pleure de voir que notre monde engendre des monstres prêts à tuer des
été blessée à Ouagadougo, lors de innocents, pour leurs idéaux pour leur folie pour leurs croyances pour
ces attentats terroristes meurtriers. leur Dieu. Dieu Est Grand en effet et ne tolère pas ces crimes. Il pleure
Mon cœur saigne pour sa famille et certainement en ces moments de les voir commis en son nom. Je ne
ses amis qui font face à cette perte peux pas me résoudre à écrire des ”tu seras toujours parmi nous”, ”on ne
incroyable. Je suis triste pour le t’abattra jamais” car la vie t’a arrachée à nous, on t’a abattue. Lâchement.
Maroc, triste que nous perdons J’ai envie de vomir. Ma seule consolation est de me dire que, peut-être,
aujourd’hui une jeune artiste douée ce drame réveillera nos consciences et nous aidera à être nous-mêmes
et pleine de talent. Leila Alaoui avait chaque jour un peu meilleurs. Que nous fassions tous front uni contre
pour seul outil son appareil-photo, les violences, contre les extrémismes, contre les radicalismes, contre les
qu’elle prenait courageusement en régressions, contre l’intolérance, contre l’ignorance. Faire en sorte que
cherchant à documenter le meilleur l’obscurantisme recule. Que la lumière prenne le dessus. Que la vie pren-
de l'esprit humain. Son travail l’a menée partout, là ne le dessus. Alors seulement nous cesserons peut-être de te pleurer, et
elle pouvait rendre compte de l’esprit humain, dans de pleurer tous les autres tombés injustement au Bataclan, à Jakarta et
sa diversité et sa richesse. Rien ne peut justifier ailleurs. Merci Leila Alaoui pour ta simplicité, ta générosité, ta passion, ton
cette brutalité et ce carnage aveugle. sourire rayonnant. C’est cette image que je garderai de toi.
Février 2016 VH magazine 47

