Page 32 - VH Magazine N°187 - Novembre & Décembre 2020
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LA COUV’ I I Leila Alaoui
les gens opprimés. Ces condi- n’étaient pas terminés. Elle
tions difficiles dans lesquelles voulait faire les Casablancais,
ont vécu ces immigrés venant les mariés…« Le porteur d’eau,
chercher le rêve français et c’était l’histoire de quelques
qui se retrouvent à travailler secondes. Elle n’était pas satis-
à l’aube, dans des conditions faite de sa journée, elle s’est
précaires pour faire vivre leur retournée, il se tenait devant elle,
famille. La photographe comp- elle a pris son appareil photo
tait suivre les deuxièmes et et a figé ce moment » explique
troisièmes générations pour Christine Alaoui, qui connait les
comprendre cette crise identi- anecdotes, les coulisses de son
taire, cette rage, cette montée travail, car elle en parlait avec
de l’obscurantisme. Un thème passion. « Elle parlait toujours
qui l’a toujours passionnée… de son travail, on parlait beau-
coup. Elle était très proche de
Rattrapée par ses sujets de sa famille ».
prédilection
Depuis toujours, le sujet du Famille unie
terrorisme la préoccupait. Avant «On étaient très proches avec
même que cela ne soit un sujet « Leila. On s ‘adoraient ». Les
à la mode », qu’il soit sur toutes murs le prouvent. Les photos de
les bouches. A 18 ans, en 2000, famille, sa relation intime avec
Christine Alaoui trouve des son frère Soulaimane plus jeune
articles de Newsweek que la et sa sœur Yasmina de 5 ans son
photographe a gardés, sur ce ainée. Ses amis qui étaient une
sujet-là. « Depuis toujours, elle grande famille pour elle, qu’elle
a été intéressée par le sujet du aimait réunir. Sa grande sœur,
terrorisme. C’est absolument photographe aussi a beaucoup
on a créé incroyable que ça l’ait rattrapée aidé Leila à retoucher les photos.
La fonda- dans la vie, qu’elle en soit morte. C’était la grande sœur qu’elle
tion pour Elle est décédée à 33 ans. C’est admirait. «Le maitre a dépassé
l’élève» avait avoué Yasmina,
un sujet qui l’a toujours inté-
archiver ressée ». Celle qui anticipait les une retoucheuse exceptionnelle,
son travaiL, maux, avait ce don de parler de à sa mère. Pour elle, Leila avait
sujets, d’être préoccupée par
fait un travail de retouche sur les
parce des fléaux de la société dont regards incroyables, sur la série 1. Abdelaziz Alaoui
et Leila, Port-Navalo,
qu’eLLe a on parle aujourd’hui. « Leila a des Marocains. D’ailleurs, c’est 1985.
énorMéMent toujours été en avance sur son la grande sœur aujourd’hui, qui 2. Leila et YSL
travaille sur les photos qu’a lais-
temps. Je m’en rends compte
travaiLLé. maintenant. Elle a réfléchi à sées la jeune photographe. « La enfant, Bled Roknine,
une histo- ces sujets de société bien avant série des Marocains demande Marrakech, 1992.
rienne à qu’ils ne soient d’actualité ». un grand travail de retouches». 3. Leila et son fiancé
Mais elle ne le montrait pas, elle
Dans la série « Les Marocains
Genève a pris », elle était à l’affût des regards travaillait en silence, avançait Nabil by Frank Perrin
en septembre 2014.
2 ans pour qui racontent quelque chose, sans bruit. « Elle ne se sentait
archiver porteurs d’un passé souvent pas incomprise auprès des 4.Leila et ses parents,
douloureux. Elle observait, épiait
siens. Elle manquait beau-
Bled Roknine,
Le travaiL avec bienveillance. Une série coup d’assurance, elle n’était Marrakech 1992.
de LeiLa ! qui a beaucoup voyagé, qui est pas confiante, elle n’était pas 5. Christine Alaoui,
devenue l’emblème du travail sûre de ce qu’elle faisait ». La Soulaimane, Leila et
de Leila, celle qui savait figer les photographe préférait passer Yasmina Alaoui, Port
regards à jamais. Les Marocains des heures sur son travail. Elle Navalo, 1985.
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