Page 57 - VH Magazine N°146 / Février 2016
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Boujamiî
LE CHANTRE D'UNE ÉPOQUE
H'GOUR BOUJAMAÂ, ALIAS BOUJAMIÎ,
L’UN DES PILIERS DE NASS ELGHIWANE,
S’EST ÉTEINT LE 26 OCTOBRE 1974.
IL AVAIT 30 ANS.
D Dans un article, consacré aux
Rolling Stone de l’Afrique, comme
les appela Martin Scorsese, le
regretté Et-Tayeb Houdaifa a croqué le
personnage en quelques lignes lapidaires :
« barde un tantinet anarchiste, c’était un
homme blessé à jamais, dont les textes
dévoilaient un désespoir intime qu’il
s’évertuait à masquer sous ses allures de
saltimbanque fraternel. »
A l’instar de plusieurs membres du groupe
Ghiwani, Boujmii reste le fruit des carrières
centrales. Né dans la région d'Aarib, près de
Taroudant en 1944, il grandit au Hay Moham-
medi, rue la Montoise. Le père travaillait à
l’usine des cimenteries Lafarge, « chabbou »,
et la maman, Lalla Khadija, le berçait en lui
chantonnant, « ma hammouni ghir r’jal il
a daou ».
Il poursuit ses études primaires à l’école Al
Ittihad Assinaii, institution privée national-
iste, secondaire au collège Al Azhar jusqu'à
l’obtention du brevet. Pour venir en aide à sa
famille, il est embauché dans une usine de
fer. D’une conscience nationaliste précoce, il
s’engage dans le combat pour l’indépendance
et se passionne pour le foot et le théâtre.
Larbi Zaouli a failli l’engager au sein d’Al
Ittihad al Bidaoui comme demi gauche. Avec
une bande de copains, il crée la troupe Rouad de Georges Habach, qui dirigeait un théâtre mon frère a péri et la nouvelle est arrivée
Al Khachaba en 1963 et lui écrit les pièces parisien. C’est certainement sous l’influence aujourd'hui". Dans sa biographie Arrahil,
« Al Masmar », « Palestine » et « al haja de ce dernier, assassiné plus tard par le Larbi Batma évoque « sa belle voix aigue
kanz ». Mossad en plein Paris, que Boujamii commit titillant les sens…Une voix qui portait dans
En 1967, Hamid Zoughi l’intègre à la troupe une série de textes « engagés ». Travaillant ses vibrations les dunes de sable, la spon-
de Tayeb Seddiki, directeur du défunt théâtre sur le patrimoine, le regretté passait son tanéité de l’homme bleu, et le sentiment
municipal de Casablanca. temps à enregistrer les troupes folkloriques de liberté incomparable que procure la
Boujamii joue alors dans « Sidi yassine f’trik », et à écrire poèmes, pièces de théâtre et transhumance…Il rêvait d’un foyer accueil-
transformée en film « Zeft », « Abderrah- autres récits intimes. lant, et d’amour…Deux mots étaient une
mane El Majdoub » et « Al Harraz », diffusées Au dernier concert auquel il participa avec la constante dans son discours : l’mhabba et
par la télévision en 1968. Au cours d’une troupe, à Ksar Kebir, il entonnait sa dernière l’khir… On les retrouve dans tout ce qu’il
tournée en France, Boujamii fait la connais- chanson prémonitoire, « Ghir khoudouni, ghir écrit. ». Terrassé par un ulcère perforé,
sance de Mohamed Boudia, militant nation- khoudouni ». Boujmii est découvert sans vie au local du
aliste algérien et proche du FLP palestinien Ses amis lui composent Annadi Ana, "hier groupe, le sourire aux lèvres.
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