Page 109 - VH Magazine N°189 - Mars & Avril 2021
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Le Livre qui vous a fait douter
                              dans nos langUes, de doMinique siGAud
                                 e ne dirai pas douter, mais questionner, réfléchir. Aucun livre ne me fait douter parce que je pars avec
                              Jaucune certitude. Ils continuent simplement d’ouvrir un espace à de nouveaux questionnements…Dans
                              nos langues, de Dominique Sigaud, est un récit qui touche au cœur d’une question fondamentale pour moi,
                              à savoir le rapport à la langue. La langue « objet politique, territoire d’extermination ou d’émancipation »,
                              de construction d’une conscience de soi. Au travers de sa vie, de ses voyages, de son métier de journaliste
                              de guerre, du Liban au Rwanda, de son expérience de la maladie, elle livre un magnifique récit introspectif
                              de ce qu’elle a fait de la langue et de la manière dont la langue l’a construite, mais dont la langue détruit
                              aussi, évoquant toutes les langues qui se parlent, de la langue intime à la langue sociale, chacune porteuse
                              de sa singularité : la langue du chirurgien qui l’opère de son cancer, la langue des livres, la langue de
                              Duras, la langue du journaliste, la langue qui s’enseigne en classe, la langue de la mère, et la langue
                              du père… Elle analyse comment la langue libère, façonne, agit -dans ce qui est dit ou ce qui est tu- avec
                              autant de finesse que de profondeur, et invite à un magnifique voyage organique au cœur de la langue de
                              soi : « Il faudra devenir un corps soi-même, une langue à soi. C’est la même chose.




                              Le Livre courageux selon vous
                              toUs les livres de svetlAnA Alixiévitch
                                 ’ai été très marquée par La Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alixiévitch, qui est un livre-monument
                              Jou un livre-tombeau, au choix, en hommage à tous les sacrifiés de la grande Histoire de l’URSS, et qui
                              portent dans leur chair la trace de douleurs et de souffrances ineffaçables… Elle leur restitue leur histoire
                              en leur redonnant une voix et une place au panthéon des héros anonymes, qui fondent le récit d’un peuple.
                              Une incomparable leçon de noblesse, d’humanité et de courage qu’ils livrent, justement, et qu’elle transmet
                              en retour, en honorant chacun de leurs mots à travers ses livres… La Supplication, partition polyphonique
                              d’une puissance extraordinaire résulte ainsi de l’enquête qu’elle a menée auprès de tous ceux qui avaient
                              vécu la catastrophe de Tchernobyl, et dont elle a patiemment rassemblé les témoignages… Toute son
                              œuvre cherche la trace des émotions derrière les faits, au plus près du vécu intime des drames humains :
                              Cercueils de zinc à propos des soldats russes en Afghanistan, La guerre n’a pas un visage de femme, sur
                              les femmes-soldats dans l’Armée rouge durant la seconde guerre mondiale… Et je trouve formidablement
                              intéressant et puissant ce qui se joue là, dans la manière dont une journaliste fait, à partir de ce travail si
                              précieux de la restitution des voix de chacun, le matériau exigeant d’une véritable œuvre littéraire, dans
                              le cadre de son vaste projet « d’archive subjective et souterraine de la Russie contemporaine »…




                              Le Livre qui vous a fait aimer la littérature
                              le livre des fUites, de JeAn-MArie le clézio
                                   isons plutôt que c’est l’un de ceux qui m’ont permis de vivre ce que j’appelle être une expérience
                              Dde lecture, au sens où il ne s’agit pas de lire mais plutôt de ressentir le texte comme une matrice
                              créative à l’intérieur de laquelle se développent mille et un possibles… Le livre des fuites, de J-M
                              G. Le Clézio déborde ainsi les classifications habituelles du roman, et cela me parle. Un type de 29
                              ans, Jeune Homme Hogan, entreprend un voyage autour du monde pour tout dire, tout montrer,
                              enregistrant dans cette déambulation frénétique -qui a tout d’une fuite en avant- quantité d’images,
                              de visions, qui supposent de les exprimer par toutes formes de langages pour décrypter la réalité
                              sous ses multiples facettes, et tenter de découvrir la vérité du monde derrière les apparences. C’est
                              une radioscopie hallucinée  de ses villes, ses routes, ses ports, ses paysages, ses populations, loin
                              de toute recherche d’exotisme… J’aime le besoin d’évasion authentique de cet homme, engagé dans
                              une forme de quête absolue de l’essence du réel qui pense, d’ailleurs, que « l’exotisme est un vice,
                              parce que c’est une manière d’oublier le but véritable de toute recherche, la conscience.»




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